Le tutorat, ce dont personne ne parle aux entreprises

On désigne un tuteur sans lui donner de temps, de formation ni de reconnaissance. Puis l'intégration échoue. Les chiffres de la DARES montrent que le problème n'est pas la génération recrutée.

On demande à un salarié d'accompagner une nouvelle recrue. On ne lui donne ni temps, ni formation, ni reconnaissance. Puis on s'étonne que l'intégration échoue. Ce n'est pas un problème de personnes, c'est un problème d'organisation, et les chiffres le montrent.

Le scénario, tel qu'il se déroule vraiment

Une entreprise recrute un débutant. Il faut quelqu'un pour l'accompagner, alors on désigne le collaborateur disponible, ou le plus ancien, ou celui qui n'a pas su dire non. La mission s'ajoute à son travail, qui ne diminue pas. Aucun temps n'est dégagé, aucune formation n'est prévue, et rien n'apparaîtra dans son évaluation de fin d'année.

Les premières semaines, il fait au mieux. Puis un dossier urgent tombe, et le point de suivi du jeudi est décalé. La semaine suivante, un client, et il est décalé encore. Au bout de quelques mois, la plupart des points prévus n'ont pas eu lieu.

Personne n'a mal agi. Ni l'entreprise, qui n'avait pas les moyens de faire autrement. Ni le tuteur, qui a fait passer son travail avant une mission qu'on ne lui reconnaissait pas. Ni la recrue, qui n'a pas osé réclamer. C'est précisément ce qui rend la situation difficile à corriger : il n'y a pas de coupable, donc pas de déclencheur.

Ce que le jeune vit pendant ce temps

Nous avons lu des dizaines de discussions publiques où des alternants et des jeunes en premier poste racontent ces mêmes semaines, de l'autre côté. Ce qui revient n'est pas la surcharge. C'est le vide.

Des journées sans mission réelle. L'impression d'être décoratif. Et une culpabilité particulière, celle d'être payé à ne rien produire tout en n'apprenant rien. Beaucoup n'osent pas poser de questions, de peur de passer pour incompétents, ce qui aggrave exactement le problème qu'ils cherchent à cacher.

Puis vient l'entretien de suivi, et le reproche tombe : pas assez proactif. Manque d'initiative. Ne vient pas chercher le travail.

Les deux versions de cette histoire ne se rencontrent jamais. Le jeune attend qu'on lui dise ce qu'il doit faire, parce qu'il pense que c'est le rôle du manager. L'entreprise attend qu'il aille chercher, parce qu'elle y voit un test de maturité. Personne ne nomme le malentendu, et il finit en évaluation négative.

Le plus révélateur est ailleurs. Quand un jeune raconte sur un forum qu'on ne lui donne rien à faire, la réponse majoritaire de ses pairs est qu'il est payé à ne rien faire et que c'est une chance. Sa difficulté n'est reconnue par personne. Il apprend donc à se taire, et le conseil dominant devient de faire semblant de travailler plutôt que d'aller demander. Le silence est enseigné très tôt.

Les chiffres, et ce qu'ils disent vraiment

L'étude de la DARES sur les ruptures de contrats d'apprentissage donne trois résultats qu'il faut lire ensemble.

Trente-six pour cent des contrats sont rompus dans les dix-huit premiers mois.

Soixante-cinq pour cent des apprentis qui rompent invoquent un problème lié à l'employeur ou au poste, et non un choix personnel ou un abandon.

Et surtout, le taux de rupture est de quarante-trois pour cent dans les entreprises de moins de cinq salariés, contre dix-neuf pour cent au-delà de deux cent cinquante.

Ce dernier écart mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il tranche un débat. Si le problème venait de la génération, le taux serait le même partout : ce sont les mêmes jeunes qui postulent dans les petites et les grandes structures. Il double quand l'entreprise est petite. Ce n'est donc pas la personne qui change, c'est l'accueil.

Et il ne s'agit pas de faire le procès des petites entreprises. Elles n'ont ni service des ressources humaines, ni temps dégagé, ni tuteur formé, ni budget pour en payer un. Elles subissent le plus l'échec et sont les moins équipées pour l'éviter. C'est un manque de moyens, pas un manque de volonté, et le confondre avec de la négligence n'aide personne.

Un dernier chiffre, qui résume l'écart entre l'intention et la réalité. Selon le baromètre HeyTeam et Skillup, quatre-vingt-dix pour cent des entreprises jugent la formation essentielle dès le premier jour. Vingt-cinq pour cent l'intègrent réellement à leur parcours d'intégration.

!Taux de rupture des contrats d'apprentissage selon la taille de l'entreprise

Ce ne sont pas les mêmes jeunes qui changent d'une entreprise à l'autre, c'est l'accueil.

Ce qui change quand le tutorat est reconnu

Trois choses, et aucune ne suppose un gros budget.

Du temps identifié. Pas « quand tu peux », mais un créneau dans l'agenda, à la même heure chaque semaine, protégé comme un rendez-vous client. Trente minutes valent mieux que deux heures annulées.

Un volontaire plutôt qu'un désigné. La différence est massive. Les tuteurs contraints décalent, les volontaires tiennent. Et si personne ne se porte volontaire, c'est une information sur l'organisation, pas sur les salariés.

Une reconnaissance visible. Dans l'entretien annuel, dans la fiche de poste, dans ce qui compte. Une mission qui n'apparaît nulle part est une mission qui saute en premier.

À cela s'ajoute une question de méthode : dire explicitement ce qu'on attend. Beaucoup de malentendus disparaissent avec une phrase du type « les trois premières semaines, tu viens me voir dès que tu bloques plus de vingt minutes, je ne le prendrai jamais pour de l'incompétence ». Elle coûte cinq secondes et elle défait la peur qui produit le reproche de passivité.

Ce qui peut être délégué, et ce qui ne peut pas

Un tuteur interne est irremplaçable sur deux choses : le métier tel qu'il se pratique dans cette entreprise, et le contexte, c'est-à-dire qui fait quoi, ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, comment les décisions se prennent réellement. Personne d'autre ne peut transmettre cela.

En revanche, une partie de l'accompagnement est transférable. Le cadrage des premières semaines, les apprentissages génériques, le suivi des jalons, l'alerte quand un rendez-vous a été manqué trois fois. C'est du travail réel, et il n'a pas besoin d'être fait par la personne la plus occupée de l'équipe.

C'est exactement ce que fait Blossense, et il faut être précis sur ce que cela veut dire : nous ne remplaçons pas le tuteur, nous lui retirons la charge qui l'empêche de tenir son rôle. Le parcours peut être financé par votre OPCO, intégralement dans certains cas pour les entreprises de moins de cinquante salariés.

Mais si vous ne devez retenir qu'une chose de cet article, que ce ne soit pas cela. Que ce soit le chiffre de la DARES. Quarante-trois pour cent contre dix-neuf. Le problème n'est pas la génération que vous recrutez, c'est le temps que personne n'a pour l'accueillir. Et cela, une fois nommé, peut se régler.

Sources

Étude de la DARES sur les causes des ruptures de contrats d'apprentissage, relayée par myRHline. Baromètre HeyTeam et Skillup sur la période d'essai, relayé par myRHline. ProActive Academy, tuteur contraint ou volontaire.

Les témoignages de jeunes évoqués dans cet article proviennent de discussions publiques sur des forums français, consultées en septembre 2026. Ils sont résumés et reformulés, jamais recopiés. Ils illustrent des situations, ils ne constituent pas un échantillon représentatif.